Texte français
Avant-propos
Les trois figures de femmes, qui occupent la première moitié de ce volume: Mathilde Wesendonck, Cosima Liszt et Marguerite Albana rentrent dans cette catégorie supérieure du sexe féminin qu'on peut désigner sous le nom d'inspiratrices.
Rien de plus divers que ces trois âmes individualisées jusqu'à l'extrême en des caractères et des tempéraments accentués. Un trait commun les réunit pourtant et les apparente : elles inspirèrent des pensées-mères dans l'amour et par l'amour. La passion, dont elles connurent l'ivresse et la douleur, se traduisit puissamment dans l'œuvre de l'homme aimé. C'est là une sorte de fécondation spirituelle de l'Éternel-Masculin par l'Éternel-Féminin, en laquelle apparaît une des plus hautes fonctions féminines. Certes, le passé offrit d'illustres et de hauts exemples de ce genre d'influence. On en pourrait trouver d'obscurs et d'héroïques dans le présent, quoique, au moment actuel de l'évolution, toutes les fonctions et tous les rôles soient rabaissés, oblitérés et confondus par le matérialisme épais de l'époque. À ce matérialisme s'opposent les grands exemples qui contiennent en germe l'avenir. L'amour — et j'entends ici l'amour entre l'homme et la femme — évolue comme tout le reste. Sans abandonner son rôle essentiel et sacré d'épouse et de mère, la femme moderne tend de plus en plus à devenir la collaboratrice de l'homme dans son action multiple. Lorsqu'elle s'élève au rang d'inspiratrice, son rôle est plus conscient, plus voulu, plus actif qu'autrefois. L'amour, lorsqu'il devient le grand amour, ne cesse pas de vivre la passion — il la traverse même en ses dernières profondeurs — mais il émerge au-delà, dans la sphère de la voyance et de la foi. La passion, qui d'habitude enfante le désordre, devient alors harmonie et enfante la beauté. Une Suédoise de grand talent, Mme Ellen Key, a tracé de l’Ève future un portrait remarquable en quelques mots significatifs : « La femme de l'avenir, dit-elle, existe déjà dans les rêves de l'homme, et la femme se forme d'après les rêves de l'homme. Le type idéal de la femme moderne, tel que l'homme le rêve, n'est pas une femme masculinisée, c'est la manifestation de l'Éternel Féminin dans toutes les directions. » Or, tout ce qui surgit avec force dans l'âme s'incarne tôt ou tard dans la vie. Ainsi, la fusion complète de l'homme et de la femme, différenciés mais joints en un tout organique, constituera un être nouveau et une puissance sociale d'une force incalculable.
Au type de la femme inspiratrice, qui prélude à une nouvelle évolution de l'amour, correspond celui du poète annonciateur, qui présage un nouveau concept de la vie et de la destinée humaine.
Le dernier quart du XIXᵉ siècle, où le matérialisme parvint à son dernier degré d'intensité, dans la science, l'art et la société, offrit le spectacle inattendu d'un brusque retour au mysticisme et au spiritualisme, qui n'a pas encore porté tous ses fruits. Il n'est pas sans importance que le mouvement poétique sorti de cette onde d'idées nouvelles ait pris instinctivement le nom de symbolisme. Car selon la science de l'Esprit, les Archétypes qui préexistent dans l'Éternel sont les sceaux indispensables par lesquels les Forces-Mères de l'Invisible s'impriment dans le Visible. En sorte que le Symbole est l'instrument même de toute création divine ou humaine.
— Si j'avais voulu étudier ce mouvement dans son origine et dans son développement, j'aurais dû m'occuper de la personnalité rare et distinguée de Stéphane Mallarmé, qui en fut, à vrai dire, l'initiateur, et réserver une place d'honneur à M. Henri de Régnier, qui le représente encore aujourd'hui si brillamment. J'aurais dû grouper enfin autour d'eux la phalange inquiète et hardie qui les a précédés ou suivis. Cette étude, qui serait captivante et utile, reste à faire. Toutefois, mon désir personnel était de deviner l'avenir à travers le présent. Pour cela, j'ai dû choisir trois poètes demeurés à l'écart de toute école et hors des atteintes de la foule. Voici la raison qui a déterminé ce choix :
En lisant le curieux livre de M. Jules Huret, Enquête sur l'Évolution littéraire, qui donne, en une série d'instantanés saisissants, la physionomie réelle et vivante des plus illustres littérateurs contemporains, on est frappé d'un fait : c'est de voir combien les poètes, les romanciers et les critiques, interrogés sur le mouvement symboliste et sur l'avenir de la poésie, sont peu préoccupés du problème de la destinée humaine et de son importance capitale pour l'art. Parmi soixante-quatre littérateurs interviewés, deux seulement — et ce sont tous les deux des occultistes en même temps que des poètes et des penseurs de marque — Péladan et Jules Bois — affirmèrent hautement que le problème esthétique est et sera toujours dominé par le problème métaphysique et religieux. En effet, tel qu'il se pose et se résout pour une époque, tel se posera et se résoudra le problème esthétique, le problème moral et le problème social. Un petit nombre seulement aura conscience de ce rapport, l'immense majorité ne s'en doutera même pas. Il ne s'en manifestera pas moins avec l'immanente et inéluctable logique des choses. Voilà pourquoi la fin du XIXᵉ siècle, radicalement athée en science et en philosophie, est tombée, en esthétique, dans le naturalisme grossier de Zola et de son école ; en morale et en philosophie, dans la négation de la liberté humaine ; en sociologie, dans l'égalitarisme niveleur et destructeur de toute noblesse intellectuelle ; en politique, dans le culte servile des masses aveugles aux dépens de l'élite pensante.
Dans un tel désarroi, n'est-ce pas le devoir sacré et la plus haute mission du poète d'avoir conscience du problème de la destinée humaine et de se faire l'apôtre d'une foi ? C'est pour cette raison que j'ai cru devoir choisir, parmi les poètes de ces derniers temps qui nous permettent d'apercevoir l'avenir, trois personnalités qui ont eu conscience de ce problème au point d'en faire la norme de leur vie et de lui sacrifier tout le reste.
Le premier de ces poètes, Näckermann, a poussé l'athéisme à ses dernières limites et en exprime le désespoir tragique avec une puissance inégalée. — Le second, Louis Le Cardonnel, un pur mystique, se réfugie dans l'orthodoxie catholique et devient prêtre, mais avec l'élan d'un sentiment personnel, qui donne à sa foi une portée et un cachet spéciaux. — Le troisième, Alexandre Saint-Yves, qui indique selon moi la plus lumineuse orientation de l'art futur, quoiqu'il ait dédaigné de poursuivre sa voie à peine frayée, montre en quelques exemples superbes l'application féconde de l'intuition occulte et de la science mystique transcendante à la poésie.
Libre aux nouveaux poètes de choisir entre ces trois modes de pensée, qui se disputent l'âme française à l'aube du XXᵉ siècle, et de voir où ils peuvent les conduire. Je n'ai voulu ici que les leur faire entrevoir. En un temps où aucun des pouvoirs établis — ni l'Église, ni l'Université, ni l'État — ne connaissent plus le chemin de la vérité et de la vie, il appartient au poète de se créer une foi selon son cœur et sa conscience — peu importe le nom qu'il lui donnera — pourvu qu'elle soit sincère, profonde et invincible.
E. S. Barr, Alsace, septembre 1907


